My Bloody Valentine – « m b v » {by Séverin}

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{by Séverin}

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My Bloody Valentine

m b v”

 ALBUM EN ECOUTE SUR LE CHAINE YOUTUBE DU GROUPE 

Vous êtes-vous déjà trouvé devant une tâche dont vous savez à l’avance que son accomplissement ne sera qu’une insatisfaction chronique ? C’est en quelque sorte ma situation actuelle avant d’appréhender cette chronique du dernier album  de My Bloody Valentine, sobrement intitulé  m b v. Cet état d’anxiété est directement lié à la musique du groupe irlandais mené par Kevin Shields, qui dégage une telle richesse aussi technique qu’émotionnelle, qu’il peut parfois sembler impossible de la retranscrire clairement. De plus (et aussi, paradoxalement), tout a été déjà dit sur cet album, sorti le 2 Février dernier. Des grands médias spécialisés aux fans au bord de la déification, tout le monde y est allé de son commentaire, de son appréciation, de sa déception, de son enchantement. Internet lui-même a failli ne pas survivre à un tel événement. Cependant, on n’en attendait pas moins pour un groupe qui a profondément marqué toute une génération et avec elle, l’histoire de la musique des années 90. On n’en attendait pas moins pour un album dont la gestation aura pris vingt-deux ans et qui aura fièrement porté l’étendard d’arlésienne du rock pendant tout ce temps.  Certes, je ne suis qu’un admirateur « seconde génération » du groupe (c’est-à-dire, grâce à Sofia Coppola) et c’est donc avec la plus grande des modesties que je viens poser ma pierre à l’édifice des avis sur un des premiers grands moments culturels de l’année 2013.

Sans ressasser une énième fois le statut de Loveless (album sorti en 1991, immense succès critique et pièce maîtresse du mouvement shoegaze), il faut néanmoins concevoir m b v à la lumière de ce premier. Car si 22 ans séparent les deux albums, il apparaît évident qu’une grande partie des morceaux de  m b v n’auraient pas fait tâche sur l’éventuel album qui aurait suivi Loveless si l’histoire avait été autre.  A ce sujet, la rumeur circule qu’une bonne partie des chansons de m b v aient d’ailleurs été composées à cette époque-là. On retrouve par conséquent les mêmes éléments distinctifs qui ont permis à My Bloody Valentine d’acquérir cette empreinte toute particulière : guitares saturées et vaporeuses, basse et batterie en retrait, primauté du son, sous-mixage et androgynéité  des voix, paroles plus susurrées que chantées etc. Pour ainsi dire, avec des morceaux comme « Who sees you », « Only Tomorrow » ou « If I Am », on est complètement en terrain connu et on vient à estimer que même si on n’a droit qu’à un Loveless 2, cela sera déjà un très bon LP. Cependant, la production globalement plus soignée de  m b v nous rappelle que cet album est sorti en 2013. D’ailleurs, le groupe se permet aussi quelques expérimentations pour le moins surprenantes : si « Only Shallow » plongeait l’auditeur dans Loveless de manière directe, pour ne pas dire agressive, ici, « She Found Now », par son atmosphère éthérée  et son chant diffus, semble nous prendre par la main et nous rassurer sur le chemin que l’on s’apprête à prendre. Comme de vieux amis que l’on retrouve après de longues années sans les avoir vus. « Only Tomorrow » offre des guitares vrombissantes, une certaine répétitivité dans la mélodie et, oh mon dieu, blasphème, un riff final de deux minutes qui s’apparenterait à un hymne de stade s’il n’était pas porteur d’une certaine mélancolie et responsable d’une transe malheureusement trop courte. « If this and yes » consiste en un instrumental à base d’orgue sur lequel la douce complainte de la guitariste Bilinda Butcher vient se poser avec délicatesse. Un interlude atmosphérique qui ouvre le chemin de « New You ».

Sur ce titre, Shields et sa bande proposent ce que My Bloody Valentine a probablement fait de plus accessible et de « single–esque ». Et si j’emploie le terme « accessible », c’est pour ne pas dire « pop ». Cette basse groovy, ce sens de la mélodie que le groupe a toujours détenu et ici clairement assumé et mis en avant, cette structure classique refrain-couplet font de « New You » un titre autant déstabilisant que novateur. Ambivalence qui sied de toute façon à toute cette deuxième moitié d’album. « In Another Way »avec ses intro et rythmique aux accents très grunge, passe pour un bel hommage aux plus belles heures des Smashing Pumpkins. L’entêtante et oppressante « Nothing Is », de par sa batterie quasi-martiale et sa guitare en boucle, nous laisse au bord de l’apoplexie. Enfin, « Wonder 2 » clôt l’album de manière bruitiste et psychédélique, où le fond de l’air se remplit de sons de réacteurs d’avion ou de pales d’hélicoptères, on ne sait plus trop. Il n’y a plus de logique, plus de structure, plus rien pour s’accrocher désormais… et pourtant, tout semble pensé, réfléchi, à sa place au bon moment. Le groupe sait encore surprendre avec ses travaux de décomposition et d’enrichissement simultanés du son et ces dernières vingt minutes sont là pour le prouver. On n’en sort pas indemne quoi qu’il soit. Et on relance l’album une seconde fois.

Au-delà de l’aspect purement musical, une analyse de m b v soulève une série de questions sur l’art de la critique en général : comment s’y prend-t-on pour parler d’un album attendu depuis aussi longtemps ? comment arrive-t-on à le juger pour ce qu’il est et pas pour ce qu’il représente ? dans quelle mesure l’attente et le fantasme altèrent-ils l’écoute du produit et l’objectivité nécessaire à sa décortication ? N’ayant pas la prétention de pouvoir répondre à ces interrogations, je peux néanmoins affirmer que la symphonie shoegaze ultime et tant attendue n’est pas proposée par m b v. Dans le meilleur des cas, cette œuvre finale a été déjà créée et elle s’appelle Loveless. Dans le pire des cas, ça n’a pas d’importance. Dès lors, m b v n’a pas à rougir d’être seulement le digne successeur d’un album culte.  m b v est un disque à la fois moderne et (déjà) hors du temps. m b v délivre une musique tellurique et aussi spatiale, chaude, humaine, sensible mais aussi froide, mécanique et distanciée. m b v répond à des codes datés d’il y a vingt ans et par là même, fixe probablement un nouvel horizon et en même temps un nouvel apex pour encore deux décennies. Je ne sais pas encore si je suis satisfait de cette chronique, mais My Bloody Valentine ne m’a certainement pas déçu.

 

Séverin

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